
2002, Acrylique sur toile, 33 ✕ 24 cm
Didier Demozay Tableaux 2000-2010
Que devient une œuvre après la disparition de son auteur ? Comment évolue sa réception ? L’exposition à la Galerie Bernard Jordan moins d’un an après le décès de l’artiste suscite cette question pour ceux qui ont côtoyé Didier Demozay puisqu’elle sera la première à Paris en son absence. Mais cette exposition permet surtout de retrouver une œuvre qui a marqué les personnes qui l’ont rencontrée. La fin de la vie de l’artiste s’était accompagnée d’un certain retrait et il n’y avait pas eu d’exposition importante de ses grandes peintures à Paris depuis celle de la Galerie Fournier en 2009. Ainsi, le choix de montrer aujourd’hui les œuvres de la période 2000- 2010 permet de renouer avec cette peinture au moment où le regard s’était en quelque sorte arrêté.
Cette décennie correspond surtout à une période importante dans l’œuvre de l’artiste qui se transforme profondément à la fin des années quatre-vingt-dix. Des formes denses se mettent alors en place, blocs de couleurs qui coexistent dans l’espace de la toile. Ces rectangles approximatifs ou en « L » permettent à l’artiste d’abolir toute distinction entre le format, la forme, le geste et la couleur. La peinture se constitue alors tout entière dans les rapports de présence des couleurs à l’intérieur de l’espace du tableau. La forte densité de ces masses colorées au début des années 2000 qui tendent à saturer le tableau va ensuite évoluer, laissant les formes davantage se disjoindre dans le blanc de la toile. Chaque tableau met en jeu un équilibre instable entre concentration et expansion, forces centrifuges et centripètes. Les couleurs sont autant d’énergies qui interagissent entre elles. La peinture de Didier Demozay possède une remarquable intensité, elle instaure une relation physique à la couleur dans son rapport à l’espace. Devant ces tableaux, le corps tout entier est convoqué, il ressent la couleur et la manière dont celle-ci vient résonner en nous.
L’œuvre de Didier Demozay participe pleinement des démarches qui, à partir des années quatre-vingt, vont chercher à dépasser le langage abstrait et la composition des formes par ce rapport direct à la couleur comme expression première. « Peinture radicale » dira-t-on alors aux Etats-Unis ou en Allemagne. On songe ensuite aux œuvres de Günther Förg mais aussi de Calum Innes avec lesquelles la peinture de Didier Demozay pourrait dialoguer. Il y a néanmoins chez Demozay une affirmation plus marquée d’un héritage matissien qui se traduit par une forte association de la couleur à des champs énergétiques se déployant dans un espace qui n’est pas clôt mais ouvert et dans lequel nous sommes intégrés. Le tableau ne sépare pas de la peinture, il ne la circonscrit pas non plus pour Demozay, il est un élément avec lequel la peinture agit sur nos corps.
En 1949, Georges Duthuit, historien de l’art et critique, appelait à « réinventer cet espace perdu où baignait la personne et son voisinage concret en organisant de fond en comble l’espace lacéré, chaotique, contre-nature qui est le nôtre aujourd’hui »[1]. Face à un monde redevenu chaotique, les œuvres de Demozay opposent leur équilibre précaire, la justesse de leurs rapports, comme la promesse de cet espace perdu qui serait à réinventer.
[1] Georges Duthuit, « Matisse et la perception byzantine de l’espace », Transition, n°5, 1949
Romain Mathieu