
2025, Gabriele Chiari, Anne Rochette, Camille Saint-Jacques, Alain Sicard
La Règle du jeu
au 22 mars 2026
Gabriele Chiari, Anne Rochette, Camille Saint-Jacques et Alain Sicard se connaissent depuis longtemps. Combien de temps ? Tout ce qui se mesure périt. Sans raison apparente et pour le plaisir, ils ont décidé un jour de montrer leurs œuvres ensemble, pour jouer et chercher une règle du jeu sans souci réel d’en trouver une, et commencer l’histoire de leurs différences :
Gabriele Chiari explore l’aquarelle à titre exclusif. L’aquarelle en tant que genre, médium et technique dont elle cherche continuellement à redéfinir les contours. Un processus à la fois maîtrisé et expérimental qui la conduit à étudier de près la sédimentation d’une couleur sur le papier, à convoquer des phénomènes liés à la physique des liquides ou à joindre à son unique pinceau plat des outils comme le cutter ou le rouleau du peintre en bâtiment. L’aléatoire occupant une place de premier choix dans son dispositif rigoureux, l’une des œuvres de l’exposition a été co-réalisée avec les vers de terre près de l’atelier.
Anne Rochette s’engage dans un mouvement double : une retenue silencieuse et une résistance affirmée. Celui de la pudeur et celui de l’extrême violence. D’une œuvre à une autre, nous ressentons physiquement ce mouvement qui perturbe nos interprétations et interdit les vérités absolues. Les sculptures et les aquarelles manifestent une tension, un inconfort qui traduisent la complexité de nos existences, de nos volontés et de nos trajectoires. L’artiste travaille dans un espace où les paradoxes sont en frottements constants : le solide et le vulnérable, l’organique et le synthétique, le vide et le plein, le poids et la légèreté, l’éphémère et le durable, le réconfort et l’instabilité, l’isolement et l’interdépendance. Les œuvres nous transmettent plus de questions que de réponses. Peut-être alors qu’une clé de lecture de l’œuvre d’Anne Rochette pourrait être celle de l’ignorance. Nous ne connaissons que des bribes de nos histoires, nos mémoires sont en perpétuelles fuites et régénérescences. Cette matière impalpable nous échappe… (1)
Avec la boîte de crayons de couleur de son enfance, Camille Saint-Jacques a retrouvé le plaisir simple du trait sur la feuille blanche, balancement entre l’écriture et l’image. Les dessins se suivent, ponctuent et égrènent un désir de peindre changeant selon les humeurs, les circonstances, les débris des objets qui l’environnent dont il se sert comme châssis, cadre, socle… Autant de petits bouts de rien, d’attelles de fortune qui enchâssent les dessins, en constituent l’atelier véritable.
La peinture d’Alain Sicard relève de ce réflexe enfantin qui consiste, tout en marchant, à laisser glisser sa main contre les murs, les portières de voitures, les grilles et les haies : une expérience autant qu’une appétence. Pour lui, peindre c’est avant tout opérer des choix, connaître et accepter les caractéristiques de chaque moyen et de chaque ressource, délimiter un champ d’action et de contraintes, s’y livrer, car c’est seulement en pleine connaissance de cause que le geste peut advenir. Ce geste, ou plutôt, ces gestes, foisonnent dans sa peinture. L’artiste laisse le pinceau se saisir du mouvement et lui donne un accent chaque fois renouvelé. Or, ce n’est pas une peinture sérielle, mais la peinture d’un jeu de jambes qui jamais ne se répète. La peinture explore le cadre établi, et de là puise son étonnant foisonnement. Elle est fluide et douce, nerveuse parfois, riche d’entrelacs, elle se répand et s’arrête brusquement, forme des précipices… (2)
En somme, nos quatre artistes jouent comme les enfants jouent dans les vagues, inventant pour chacune une nouvelle règle du jeu. Ils bondissent et se laissent engloutir, n’ont peur ni de la lumière ni de l’oubli. Ils ont exactement l’âge de leurs ancêtres et de leurs prochains, ils vivent dans le temps des empreintes de mains sur les parois préhistoriques, dans la terre fraîche des premiers pas.
(1) Julie Crenn, 2023
(2) Extrait du texte de Benoît Blanchard, sur le site de la galerie Bernard Jordan