Philippe Richard, Nouveaux rebondissements

Galerie Bernard Jordan 20/04/2020 - 11/05/2020

Les Nouveaux Rebondissements de Philippe Richard
Un texte de Diana Quinby

À l’angle de la rue des Haies et de la Villa des Hautes Traverses dans le vingtième arrondissement de Paris, pas loin de l’atelier de Philippe Richard, se trouve un petit immeuble HLM dont le mur extérieur est régulièrement tagué par les jeunes du quartier, puis repeint par les agents de la ville. Depuis quelques années, une sorte de jeu s’est instauré entre tagueurs et agents chargés de refaire la peinture. Des couches successives de graffitis et d’aplats de peinture couleur beige-gris se sont accumulées, constituant un tableau urbain en évolution permanente. Chaque fois que les agents repeignent le mur, le teinte de beige-gris qu’ils utilisent, qui devrait être aussi proche que possible de la couleur d’origine du mur, n’est jamais tout à fait le même, faisant du mur un patchwork stratifié d’aplats beiges et de gribouillis à la bombe. En passant devant ce mur un jour, Philippe Richard a vu à quel point ce jeu était affectionné par les jeunes. Au beau milieu du grand aplat de peinture beige-gris qui venait de recouvrir les graffitis pour une énième fois, l’on pouvait lire, fraîchement tagué en vert foncé : À repeindre. Et un peu plus loin, en rouge : Encore.
La photographie du mur prise par l’artiste ce jour-là figure sur le carton d’invitation de son exposition, Nouveaux rebondissements, à la galerie Bernard Jordan. L’idée de cette exposition lui est venue à l’esprit en faisant du rangement dans son atelier et en sortant des tableaux qu’il avait mis de côté, des tableaux inachevés ou « avortés », comme il le dit, ou même des tableaux qu’il croyait avoir terminés, il y a déjà plusieurs années. En regardant ces toiles de nouveaux, en les déplaçant dans l’atelier, les contemplant les unes à côté des autres, Philippe Richard a constaté qu’il pouvait continuer à les travailler, à les repeindre, encore.
Recouvrir, repeindre, rebondir sur ce qui se trouve déjà sur la toile, voilà quelques mots qui peuvent être employés pour décrire son processus. L’artiste dit qu’il rêve de ne travailler que sur un seul tableau à la fois, mais il n’y arrive pas, allant « d’échec en échec » et se créant toujours de nouveaux « problèmes à résoudre » avec chaque nouvelle toile. Mais à regarder les tableaux de Philippe Richard, il paraît que son désir irrépressible d’expérimenter, d’explorer autant que possible les différentes mises en espace de formes et de couleurs, exprime avant tout le plaisir de peindre. Des ronds, des points, des hachures, des réseaux de lignes, tous peints avec des couleurs vives, recouvrent et débordent de la surface des toiles. Des formes concentriques, géométriques ou biomorphiques, aux allusions organiques ou cellulaires, se juxtaposent et se chevauchent, se superposent ou s’emboîtent, envahissant la totalité de l’espace pictural.
Quels que soient les motifs ou les formes, le fil conducteur qui relie l’ensemble de son œuvre est l’investigation rigoureuse et joyeuse des propriétés formelles de la peinture. Comment résoudre les problèmes de la couleur et de l’organisation des formes dans l’espace du tableau ? Comment créer du mouvement et de la profondeur sur une surface plane ? Ces interrogations l’ont conduit à investir les champs de la sculpture et de l’installation, de concevoir des œuvres in situ dans lesquelles la peinture prend son envol au-delà et autour de la toile, se déployant dans l’espace du lieu d’exposition, sur les murs ou sur les constructions en bois. Le tableau en tant que tel demeure néanmoins fondamental à sa pratique, le format rectangulaire étant à la fois une contrainte et un espace ouvert à tous les possibles.
Le processus qui mène à la réalisation d’un tableau est long, constitué de plusieurs transformations de la surface picturale qui se succèdent dans le temps. « Quand je regarde une peinture en cours, dit l’artiste, je passe dans ma tête toutes les éventualités. Elles sont liées à mon psychisme du moment, mes capacités, mes sentiments, mon expérience de peintre. » Au fur et à mesure de sa fabrication, le tableau devient une compilation d’évènements visuels. Chaque nouveau recouvrement laisse apparaître les traces plus ou moins importantes des étapes précédentes. À titre d’exemple, ce tableau dont la surface rose est ponctuée de plusieurs ouvertures ovales, laissant entrevoir ce qui se passe derrière comme une sorte de moucharabieh. La notion même de recouvrement, ou de « repeinture », est explorée avec audace et humour dans un immense tableau recouvert de formes ondulées peintes en gris foncé et rehaussées ici et là de couleurs vives, de points et d’hachures. Cette masse de formes envahit la surface picturale comme un monde cellulaire en pleine mutation ; elle s’étend jusqu’aux bords du tableaux quasiment oblitérant le fond.
Dans son atelier, Philippe Richard ne travaille pas sur ses toiles accrochées verticalement au mur. Il les pose à plat, sur des tréteaux. Cela permet d’une part d’éviter que la peinture acrylique, parfois assez liquide, ne coule pas, ou ne coule pas trop. D’autre part, ce choix lui permet de tourner autour de la toile et d’éviter d’avoir un point de vue fixe sur l’ensemble du champ pictural lorsqu’il peint. Cette liberté du mouvement, du corps et du regard, se ressent dans les peintures qui semblent être en mouvement perpétuel. L’œil cherche sans cesse des repères, des points d’ancrage dans la prolifération de formes qui se maintiennent les unes et les autres dans un état précaire de tension et d’équilibre.
Philippe Richard dit qu’au moment de commencer une nouvelle toile, il n’a « jamais d’idée sur ce qu’il va peindre, il y a tout au plus une piste, un questionnement […]. » Les pistes proviennent de sources multiples telles que l’imagerie scientifique, de l’art Celte, Africain ou Aborigène, et évidemment de l’histoire de la peinture occidentale. Ses tableaux expriment des liens indéniables avec l’expressionnisme abstrait, du « Push and Pull » de Hans Hofmann au recouvrements gestuels de Joan Mitchell. Sa peinture révèle des affinités plastiques avec celle de Shirley Jaffe, de Jonathan Lasker et de Bernard Piffaretti, pour ne citer que quelques artistes. Son processus de recouvrement peut également rappeler la peinture d’Amy Sillman, peintre new yorkaise qui procède elle aussi par de nombreuses reprises et transformations de la surface picturale. Pour elle, l’acte de peindre exige de décider, de rejeter, d’inverser et de refaire pour enfin ressentir un certain étonnement devant son œuvre.
C’est précisément cet étonnement, la venue d’une « surprise visuelle » qui fascine autant Philippe Richard. « Quand on est en train de peindre, dit-il, on est tellement dans son sujet que parfois effectivement la solution vient du hasard, pas de la chance mais de la manière de poser son pinceau et finalement la chose se fait à notre insu. » Bien que l’artiste travaille dans un état de grande concentration, il y a des choses qui lui échappent, tels que l’emplacement d’une touche de couleur ou l’aspect tremblant d’un contour, qui peuvent bousculer l’ensemble des éléments picturaux et consolider la construction même du tableau. L’œil et la main semblent avoir agi à dessein, et l’artiste n’en prend conscience que plus tard, au moment de regarder sa toile accrochée au mur. Quand il arrive à « mettre sa volonté de côté », Philippe Richard sait que ces choses inattendues peuvent surgir. Voilà ce qu’il cherche dans la peinture sans pouvoir réellement le chercher, et qui l’incite à peindre et à repeindre, encore.

Diana Quinby

<
>
chargement...
chargement...