Maurige-2022-161,5×106-1
Jean-François Maurige Maurige-2022-161,5×106-1
2022, Huile et acrylique sur toile, 161,5 ✕ 106 cm

Tableaux 2021-2023

du 14 septembre 2023
au 14 octobre 2023

Par où commencer ? Peut-on aborder l’œuvre de Jean-François Maurige par n’importe quel tableau, n’importe quelle période et déployer le même argumentaire ? Les variations de motifs au cours du temps ont-elles une dimension fondamentale ? L’apparition de la couleur bleue dans ses tableaux constitue-t-elle un (grand, petit) événement ? Les pratiques qu’il qualifie de périphériques comme l’édition, la peinture sur céramique, le dessin, les collages, le sont-elles tant qu’il veut bien le dire ? 

Il y a quelque chose d’assez ardu dans le fait d’écrire sur une œuvre qui, comme celle-ci, se définit par sa grande constance. La méthode de l’artiste est peu ou prou la même depuis 1983, avec quelques variations de gestes, de couleurs, de motifs. Il achète de la toile de confection de couleur rouge au marché Saint-Pierre. Il la découpe sur un grand cadre, l’enduit de colle, l’agrafe au mur, puis l’apprête à l’aide d’une acrylique blanche très diluée. Il la pose ensuite au sol, ce qui crée un léger frottage, puis la tend sur un châssis. L’artiste y peint alors en rouge des motifs simples, qui donnent tantôt des « tableaux-formes », tantôt des « tableaux-lignes. 

Si les tableaux présentés ici se distinguent d’œuvres d’autres périodes par certaines caractéristiques formelles et gestuelles que l’artiste décrit ainsi : « des formes présentant l’idée d’une continuité en haut et en bas des tableaux », et « un remplissage avec des ronds », et « de l’effacement », ils suivent bien tous cette méthode. 

De la constance à l’inactualité, il n’y a qu’un pas. Parfaitement synchronisé avec la génération d’artistes avec laquelle il a commencé à travailler dans les années 1970 et qu’il a accompagnées activement en montant une galerie associative de 1975 à 1977 à Saint-Etienne, le peintre a ensuite persisté dans une recherche portant sur les moyens matériels de la peinture dans une certaine indifférence aux bruits de l’époque. La trans-avant-garde, les nouveaux-fauves, l’abstraction trouvée américano-suisse et l’Appropriation, le Neo Geo et le post-pop, le formalisme zombie[1] et toutes les variations imaginables de figurations assistées par ordinateur se sont succédées, saison après saison, tandis que Jean-François Maurige poursuivait son travail dans son atelier du 20 è arrondissement sa recherche autour de la non-figuration. 

Mais à rebours de cette image d’une pratique qui serait hors du temps et de l’actualité, il faut se demander ce qui se transmet aujourd’hui du travail de l’artiste vers les générations suivantes, ce qui constitue en un sens l’un des objets de toute exposition. Et c’est assurément l’une des qualités de cette œuvre que de pouvoir être revisitée aujourd’hui par des artistes, ou des regardeur-euse-s qui n’ont pas grandi, comme lui, avec BMPT ou Supports/Surfaces. Pour ma part, c’est la peintre Camila Oliveira Fairclough (née en 1979) qui a joué le rôle de passeuse, en invitant Jean-François Maurige (né en 1954) dans une exposition collective, l’hiver passé. En découvrant sa peinture sous forme de vignettes, sur mon ordinateur, j’ai d’abord fantasmé, beaucoup, sur les valeurs symboliques du rouge et du rose, sur un certain romantisme sanglant, j’ai imaginé des gestes et même projeté une certaine performativité de la peinture. Et ce n’est qu’en discutant avec l’artiste, et devant le feuilleté formé par les tranches des œuvres réunies dans son atelier et la surface des tableaux, que j’ai saisi les contours de sa recherche. Le retour aux éléments constitutifs du tableau, le choix des couleurs dicté par une rationalité graphique, le refus de la représentation et du lyrisme, la continuité de l’espace d’un tableau à l’autre, la redistribution du format par les formes. 

Peut-être que la question des moyens de la peinture nous semble aujourd’hui moins urgente qu’elle ne l’était au début des années 1980 quand la peinture monochrome radicale de Marcia Hafif ou Olivier Mosset offrait la perspective d’un nouveau départ[2]. Ou peut-être qu’au contraire elle est devenue tellement centrale que les jeunes générations de peintres sont désormais tout à fait familières de ces interrogations sophistiquées adressées au médium. Après tout, Supports/Surfaces a connu depuis dix ans, notamment aux Etats-Unis, un grand regain d’intérêt. Mais une chose est certaine : la constance de la recherche de Jean-François Maurige constitue un modèle parfaitement actuel et valide pour les jeunes artistes qui s’interrogent sur leur devenir.  


[1]https://www.vulture.com/2014/06/why-new-abstract-paintings-look-the-same.html

[2] Voir Marcia Hafif, « Beginning again», Artforum, septembre 1978

© Jill Gasparina